
Extraits de biographies et récits de vie
Voici quelques courts extraits de quelques-uns des récits de vie écrits avec mes clients. J'ai bien sûr obtenu leur autorisation pour vous les dévoiler ici.
Ecrire le livre de sa vie, c'est retrouver ses souvenirs les plus anciens. Son enfance et ses ressentis, les grands moments de sa vie...
Que d'émotions partagées pendant nos entretiens !
Extrait du récit de vie de Stéphane B.
À quinze ans, donc j’ai arrêté l’école et il fallait que je fasse quelque chose. Mais qu’est-ce qu’on allait bien pouvoir faire de moi ?
Un jour, mes trois tantes, Germaine, Marguerite et Louise étaient à la maison. On discutait de mon avenir, et tante Marguerite, qui était la plus proche de nous, a dit : « Et pourquoi pas acheteur de laine en Australie ? ».
Mais bien sûr, c’est d’une évidence !
Voilà ce que voulais faire : je voyais tout de suite les voyages, c’était un travail pour moi !
C’est drôle, parce que si elle n’avait pas dit ça, je ne sais pas ce que j’aurais fait !
Mais comment faire pour être acheteur de laine ?
Il faut d’abord apprendre à trier la laine. On m’a envoyé dans une usine, un peignage, rue de Dunkerque à Tourcoing. J’y suis resté environ un an. C’était un atelier avec, au triage, uniquement des femmes.
La laine se présentait sous forme de balles de 100 kg, il fallait mettre la laine sur une grande table, ouvrir la toison, l’éparpiller, enlever les impuretés, trier les différents morceaux selon la finesse du poil. Bien sûr, la laine n’arrive pas propre et elle est pleine de suint.
Au bout d’un an en tant que stagiaire non payé, j’ai pensé que cela suffisait : il fallait que je trouve un emploi rémunéré !
J’ai été embauché en tant que « trieur de laine » au peignage de la Tossée, à Tourcoing.
Bien sûr, au début, je ne connaissais pas encore bien la laine et au lieu de trier 100 kg de marchandise comme les autres, je n’arrivais à en trier que 50.
Au bout de six mois, je triais mes 100 kg comme tout le monde.
Le travail consistait aussi à ouvrir la toison, éloigner les morceaux tachés et trier la laine. J’y suis resté environ six mois puis j’en ai eu à nouveau ras-le-bol… j’ai donc cherché un autre boulot, je devais avoir dans les dix-neuf ans, en 1955.
J’ai vu une annonce dans le journal : ils cherchaient des trieurs de laine pour Constantine, en Algérie.
L’aventure, l’aventure : c’était pour moi !
Me voilà embauché avec deux autres camarades. Ils étaient plus âgés que moi et étaient plutôt des loubards, des gens qui cherchaient à s’éloigner de leur famille. Nous habitions dans une pièce attenante à l’endroit où on faisait sécher les peaux de mouton… cela sentait très mauvais ! Nous dormions à trois dans cette pièce où il n’y avait que deux lits, un lit pour deux et un autre pour une seule personne. C’était vraiment le minimum syndical et il n’y a pas grand monde qui aurait accepté cela.
J’ai travaillé là trois ou quatre mois, c’était bien payé !
Extrait du récit de vie de Bernard V.
En mai 1940, avec l’annonce de l’arrivée de l’ennemi, nous sommes retournés sur la côte, et de là, nous avons évacué. Ma mère avait très peur des Allemands, elle gardait de très mauvais souvenirs de la Première Guerre mondiale.
Pour moi qui étais enfant, c’était une « aventure », je ne réalisais pas le danger. Le groupe était constitué de cinq adultes : il y avait mes parents, avec la sœur de mon père, Thérèse, qui était fermière, et deux autres tantes, Anne et Georgette. Nous étions neuf enfants : nous cinq (ma plus jeune sœur était déjà née), les trois enfants de tante Anne, une sœur de maman dont le mari était à la guerre, et Angèle, la fille de ma tante Thérèse.
Quatorze personnes, dont deux bébés : ma sœur Marie était âgée de quelques mois à peine. Deux chevaux de ferme tiraient l’un une charrette, l’autre un tombereau et nous sommes partis comme cela sur les routes, en direction du Sud.
Nous avons voyagé pendant plus d’un mois. Nous nous sommes arrêtés dans un village de la Mayenne, c’était peut-être Charchigné, d’après l’une de mes sœurs. Nous dormions dans les fermes, mon père devait parlementer pour que les fermiers acceptent de nous laisser dormir dans la grange. Il y avait souvent des souris qui couraient autour de nous, mais moi je voyais toujours cela comme une aventure.
Nous, les enfants, nous avions sur nous des papiers avec notre nom et un peu d’argent, au cas où nous nous serions perdus.
Nous subissions pourtant le mitraillage des Stukas. Les avions allemands volaient régulièrement en rase-mottes et tiraient sur les convois de civils… ils pensaient que des soldats s’y cachaient. D’après un article que j’ai lu, il y aurait eu environ 100 000 civils qui ont perdu la vie pendant l’évacuation.
Lorsque nous entendions le bruit des avions, nous nous arrêtions et nous nous jetions dans le fossé. Ma sœur aînée se mettait au-dessus du landau de la plus jeune, Marie, pour la protéger.
Il y avait beaucoup de monde, tout le monde voulait fuir vers le Sud. Ma sœur m’a dit plus tard que mon père prenait toujours soin de passer par les petites routes.
Avec le recul, je ne m’explique pas que nous soyons restés en vie. Je ne sais pas non plus comment mes parents ont pu faire cela, fuir, prendre la route avec des enfants et des bébés.
Lorsque nous avons vu des Allemands à moto qui nous dépassaient, nous avons alors compris qu’il était inutile de continuer. Mes parents ont finalement décidé de faire demi-tour et nous sommes rentrés à la maison.
Extrait du récit de vie de Roger L.
La famille part souvent en vacances à Bray-Dunes village, sur la côte, dans le Nord (c’est la commune française la plus septentrionale, elle se trouve à la frontière belge) ils logent alors chez l’habitant. À cette époque, les employés ne bénéficient que de quinze jours de congés payés et la famille profite de quelques jours au bord de la mer pour se ressourcer.
Ils sont accueillis par un ancien pêcheur, monsieur Verhuste, et sa femme Lisa. Elle ne parle que le flamand (Bray-Dunes se trouvant en Flandres maritimes) et pas un mot de français. Les fils de M. Verhuste sont eux aussi pêcheurs et la famille profite du poisson frais ramené de la pêche du jour. Derrière la maison, il y a un ruisseau où on trouve des anguilles que Lisa cuisine pour le plaisir de tous.
Il arrive qu'Yvonne, la sœur de Roger, parte elle aussi en famille à Bray-Dunes avec son mari et ses cinq enfants et ils logent chez des parents de M. Verhuste.
Nos parents n’ont pas de voiture au début de leur mariage, ils partent donc en train en amenant leurs vélos. Tous les jours, matin, midi et soir, ils font l’aller-retour entre Bray-Dunes village et la plage, luttant contre le fort vent de face à l’aller.
De ces séjours, il reste des anecdotes mémorables. Il est arrivé un jour un incident qui est resté un bien mauvais souvenir dans la mémoire familiale : Jean était alors assis sur un siège à l’arrière de la bicyclette de sa maman, et malheureusement, son pied s’est coincé dans les rayons de la roue du vélo, ce qui a été particulièrement pénible pour toute la famille, Jean qui pleurait de douleur, mais aussi ses parents qui étaient très peinés de le voir ainsi souffrir…
Une autre fois, des années plus tard, Roger, alors fumeur, se rend à Bray-Dunes en compagnie de sa nièce Nicole, à bord de sa deux-chevaux. Il jette son mégot par la fenêtre mais ne prête pas attention au fait que le petit bout de cigarette encore fumant, n’entendant pas qu’on se débarrasse ainsi de lui, revienne dans l’habitacle et se repose sur la banquette arrière.
Assez rapidement, les passagers sont incommodés par une odeur de brûlé : c’est la robe de Nicole qui est en train de prendre feu ! Heureusement, on s’en rend compte suffisamment vite pour qu’il n’y ait pas trop de dégâts (à part la robe et la banquette…) mais surtout, pas de blessés !
Extrait du récit de vie de Marie V.
Mais alors, comment la famille a-t-elle atterri aux États-Unis ?
L’histoire ne manque pas de rebondissements. Tout commence quand Yvette et Jules, accompagnés de leur fille Madeleine, rejoignent leur fils Jacques à la Nouvelle-Orléans, vers 1948. Le père de Jules les suit, et très vite, la tante Yvette se met en tête de convaincre mes parents d'émigrer eux aussi aux USA. Et c’est là que toute l’aventure commence…
Je suppose que nos grands-parents, n'ayant eu qu'une fille, avaient pris la décision de suivre la famille aux USA. Ils étaient pourtant déjà âgés d’une cinquantaine d’années, mon grand-père avait son entreprise et aucun des deux ne parlait anglais…
Ma mère était enceinte de moi lorsque le départ se préparait. Tous les midis, lorsque mon père rentrait déjeuner à la maison, il demandait à ma mère : « Alors, encore aucun signe que la naissance va arriver ? ».
Mon père était sur les charbons ardents, car le visa était déjà pris et avait une durée limitée. Le départ de la famille ne pouvait donc pas être indéfiniment reporté, sous risque de tout perdre !
Quel stress ! Je suis née le 20 mars.
Nous avons embarqué au Havre le 26 avril 1949 à bord de l’America, de la compagnie US Lines, qui a accosté à New York le 5 mai 1949. Finalement, nous sommes arrivés à New York la veille de la date d'expiration du visa.
La seule chose que ma grand-mère disait toujours, c’est qu’elle craignait que je ne tombe du berceau à cause du roulis du bateau. Ils avaient donc aménagé la baignoire en lit d’enfant.
Pour autant, ma grand-mère n’était toujours pas rassurée. Elle a dormi à côté de moi durant tout le trajet, car il y avait beaucoup de bruits dans le bateau et elle craignait que la robinetterie ne se mette à fuir durant la nuit.
Nous sommes arrivés aux USA alors que j’étais âgée de quelques semaines et que mon frère avait dix-huit mois. Bien entendu, à l’arrivée, la famille a été enregistrée à Ellis Island. Neuf mois plus tard, mes parents ont dû aller au Consulat de France pour me présenter et les employés ont attesté qu’ils m’avaient bien vue !
Extrait du récit de vie d'André B.
Pendant mon service militaire, le rituel du lundi était immuable : j’enfourchais mon vélo pour rejoindre la gare de Boulogne-sur-Mer. Je déposais ma bicyclette dans un café-restaurant juste en face.
Un jour, évidemment, cela devait arriver, la tuile : crevaison !
Mais j’ai eu une chance folle. Ce matin-là, une camionnette EDF est passée, m’a « ramassé » au bord de la route et m’a déposé à la gare. C'était inespéré ! À l’époque, presque personne n’avait de voiture, alors trouver quelqu’un pour faire les quelques kilomètres jusqu’à Boulogne, c'était impossible.
Le week-end, rebelote mais dans l’autre sens : je remontais sur mon vélo et j’avalais les trente kilomètres vallonnés qui me ramenaient à mon petit village. Une belle sortie sportive avant l’heure.
Après mes deux mois de classe, j’ai été affecté au bureau des permissions de vingt-quatre heures. J'ai passé quatorze mois à gérer les allers-retours des soldats. Et quand le vaguemestre (le facteur de l’armée, en quelque sorte) a été libéré, c’est moi qui ai repris le flambeau.
Chaque service tenait son cahier de permissions, et tout devait être rendu dès le mardi. Nous étions trois pour remplir ces carnets à souches doubles.
Tous les mercredis, direction la gare pour récupérer les billets de train : de petits cartons rigides qu’il fallait ensuite agrafer sur de grandes feuilles, une par permission. Avant ça, je devais passer à la Caisse d’Épargne pour changer la monnaie et repartir avec de grosses coupures destinées à acheter les billets des permissionnaires.
Évidemment, presque chaque semaine, un soldat se retrouvait coincé de garde au dernier moment. Le mardi, je reprenais donc l’auto du vaguemestre pour aller faire rembourser les billets non utilisés. Et parfois, les soldats ne venaient même pas réclamer leur argent : le prix du ticket était tellement faible qu’ils laissaient tomber.
Puis un jour, le gérant du mess vient me chercher : le barman allait être libéré à son tour. Est-ce que ça m’intéressait de le remplacer ? J’ai dit oui, et la semaine suivante, me voilà derrière le comptoir du mess des officiers !
Ça ne changeait pas ma vie quotidienne : je dormais toujours dans ma chambrée, avec une vingtaine d’autres soldats. Le soir, je remontais tard, une fois que les officiers avaient fini de dîner. Souvent, le chauffeur du colonel passait au mess lui aussi, parce qu’il rentrait trop tard pour trouver autre chose d’ouvert.
Mon service à moi s’arrêtait quand les officiers se mettaient enfin à table. Après, il ne me restait plus grand-chose à faire : quelques verres à laver, un coup de chiffon, puis j’allais manger dans les cuisines. Je donnais un coup de main à la plonge. Tout se faisait à la main, évidemment, il n'y avait pas de lave-vaisselle !